Concours de Nouvelles. Le chemin qui mène à soi

Le premier concours de nouvelles organisé par Laure Rolin , Le chemin qui mène à soi est désormais clos. Nous sommes heureux de vous dévoiler ici le texte de la gagnante de ce concours.

La fille de travers.

Une nouvelle de Cécile Valentine Peyre.

La fille de travers
On lui soufflait : « tu es trop distraite, on lui disait,
– sois plus rigoureuse, on lui criait,
– tu es toujours en retard c’est insupportable, on lui gueulait,
– que tu es maladroite tu ne peux pas faire attention un peu ??? »
Et en elle toutes ces voix s’entrechoquaient et se jouaient un drôle de ping pong dans sa tête, son cœur, son ventre.
Elle faisait de son mieux pour leur obéir mais un oiseau, une fleur, un soleil détournaient toujours la fille de travers -le surnom qu’elle s’était donné en son for intérieur-, de ce que les autres, la masse subjugante et autoritaire de tous les autres… considéraient comme étant « le droit chemin ».
Mais elle la fille de travers, préférait aux routes rectilignes des gens bien comme il faut, les tours et détours d’une petite rue arborée, d’un sentier de campagne ; quelque fut l’heure et l’urgence, elle ne pouvait s’empêcher de s’attarder en ville, à la vue du miracle coloré de quelques bosquets poussés dans entre deux bétons gris.
C’est un soir de septembre que faisant quelques entorses à sa route, elle l’a repéré, que pour la première fois elle s’y est engagée.
C’était un chemin de traverse pour une fille de travers. Un chemin de guingois entre deux murs de pierre ; un de ces raccourcis qui ne raccourcissent rien, mais cernés de haut murs et exempts de voitures, créent un havre de paix.
Un chemin de légende, à lui seul une aventure, un quai 9 3/4 avec à son bout le petit Potter, ou d’autres géants.
Ce chemin est devenu son refuge et lorsque d’aventure la vie se faisait trop pesante et les voix dans sa tête, son cœur, son ventre, trop tonitruantes, elle s’y engageait souvent pour cacher son chagrin.
Elle s’y engageait un livre à la main, retrouvait souvent, musant à ses cotés, quelques héros chéris, quelques personnages aimés ; pour la fille de travers qui n’avait pas d’amis : quelques amis de papier.
Entre deux virages le pavé faisait un petit recoin, un ventre de pierre où lire en chemin. Sur le mur, du lierre, et sur le mur en face, le restant obstiné d’un jasmin d’hiver planté là des décennies auparavant. Par les jours d’un portail condamné s’échappaient à la saison tendre, la fragile élégance, les fragrances fleuries d’une glycine rose, de quelques chèvrefeuilles.
C’était une petite route, une route de rien, sur ce muret parfois la fille de travers, comme poussée par le vent venait s’ affaler là… Où elle se sentait bien.
Les murs faisaient écran entre elle et le monde, les bruits lui parvenaient comme du fond d’un étang. Voyageuse immobile et bercée par les mots, elle vivait tranquille, dans son cocon de pierre, de leur vie intense. Avalant les pages, elle oubliait le temps, mettait à distance les peines de sa vie.

C’est que la tendre fille de travers quand on lui disait file droit, filait tout droit sans mot dit. Avec dans la tête l’envie de bien faire, de faire ce qu’on attendait d’elle.
Puis presque en catimini.
Puis d’un pas de côté et comme sans y penser.
A son allure à elle qui ne marchait pas droit, et pourquoi le nier, elle prenait cette petite route, ce chemin buissonnier.
Regagnait son recoin.
Entre les haut murs du chemin de traverse, cachée et sereine, un livre à la main.
Elle pouvait alors, libre et souveraine du petit royaume qu’elle s’était créée, être elle enfin.

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